sábado, 26 de enero de 2008

Prova

VOYAGE D'EXPLORATION
A TRAVERS LA NOUVELLE-GRENADE ET LE VENEZUELA
(RIOS MAGDALENA, DE LESSEPS OU GUAVIARE, ORINOCO), PAR
LE DOCTEUR CREVAUX,
MÉDECIN DE PREMIÈRE CLASSE DE LA MARINE, OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,
ET E. LEJANNE, PHARMACIEN DE LA MARINE.
1881. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.

Nous partons de Saint-Nazaire, le 6 août 1881, sur le paquebot Lafayette de la Compagnie générale trans¬atlantique.
Les eûtes disparaissent, puis les îles. Le Lafayette, quoique vieux, fait bravement son devoir.
Un matin, nous nous trouvons par le travers des Açores qui se détachent en blanc sous de gros amas de nuages noirs. Nous voici au Tropique, puis dans les Alizés. Le ciel roule des nuages blancs et la mer des algues jaunes (raisins des Tropiques).
Après douze jours de traversée, nous arrivons à la Basse-Terre.
Quelques passagers débarquent et nous mettons le cap sur la Martinique.
En quittant la Martinique nous faisons route un peu vers le sud. Nous apercevons bientôt de hautes montagnes qui longent la côte de Venezuela et dont le pied baigne dans la mer. C'est la terminaison de la Cordillère orientale.
Nous arrivons à la Guaira, port de Caracas. La Guaira, bâtie en amphithéâtre au pied des montagnes, est d'un abord assez difficile pour les embarcations, car il y règne souvent une grosse houle qui a nécessité la construction en avant des appontements d'une jetée brise-lame.
C'est une ville très pittoresque avec ses rues étroites, irrégulières, mal pavées, bordées de maisons liasses. Les tuiles rouges des toits aplatis et débordants, les grilles bleues ou vertes des fenêtres ven¬trues, les murs barbouillés de blanc ou d'ocre jaune font des taches joyeuses dans la masse obscure de l'ombre des rues. Un torrent traversé par des ponts bizarres descend des hauteurs. La Guaira est défendue par des remparts du côté de la mer. Un fort perché sur une colline qui domine la ville peut contribuer puissamment à sa défense. Cette colline et les voisines se font remarquer par le grand nombre et les grandes dimensions des cactus du genre cereus.
L'escale suivante est Puerto-Cabello, ainsi nommée parce que, dit-on, un vaisseau pourrait s'y amarrer avec un cheveu. Il est certain que le port est parfaitement abrité. Les rues sont plus larges et plus régulières que celles de la Guaira. Nous faisons un tour de promenade au jardin public, qui est assez mal entretenu.
Nous poursuivons notre route et nous doublons l'entrée du golfe de Maracaïbo, après avoir passé près de terre aux environs de Baïa-Honda.
Le 26 aout enfin, nous arrivons en rade de Savanilla. Nous cherchons en vain un port sur la côte. Bientôt un petit vapeur sort des palétuviers et vient se ranger le long du bord pour prendre les passagers et les marchandises. Notre bagage n'est pas lourd. A peine en avons-nous trois cents kilogrammes à nous quatre. Nous le faisons descendre à bord du remor¬queur, et, après avoir pris congé de nos compagnon» de traversée, nous débarquons nous-mêmes. Le commissaire et l'agent des postes, qui tous deux ont affaire à Barranquilla, prennent passage avec nous. Le remorqueur donne son coup de sifflet; nous sommes en route pour la terre colombienne.
Le temps est couvert et orageux, l'air est complètement immobile; il fait une chaleur insupportable.
Un avis affiché à bord déclare qu'on y délivre des billets de chemin de fer pour Barranquilla. C'est un assez joli privilège de cette compagnie de remorqueurs, privilège dont nous nous empressons de faire notre profit.
Nous doublons au fond de la rade une pointe basse couverte de palétuviers et nous pouvons enfin distinguer le port de Salgar-Savanilla. Le vapeur vient se ranger le long d'un appontement muni de rails qui conduisent à la gare.
Nous avons bientôt fait connaissance avec le village de Salgar-Savanilla, port de mer et tète de ligne de la voie ferrée de Barranquilla. Il se compose de huit huttes en planches et feuilles de palmier.
La ligne ferrée et une bande étroite de palétuviers séparent ce village de la mer.
Une sorte de hangar sert de salle d'attente pour les voyageurs. Nous y passons de mortelles heures à at¬tendre le train qui doit nous mener à Barranquilla. Parmi les passagers du Lafayette se trouve un jeune Colombien, M. Villavécès, dont nous avons fait connaissance à bord. C'est un gai compagnon, aimable, prévenant, une nature d'artiste. Il vient de Paris, où il a passé quelques mois pour se perfectionner dans son métier de lithographe; il s'occupe quelque peu de peinture et d'aquarelle. Il doit remonter le Magdalena jusqu'à Honda. Comme c'est la route que nous suivrons, nous sommes enchantés de la proposition qu'il nous fait de devenir jusqu'à cette ville notre compagnon de voyage.
Vers quatre heures et demie, on appelle enfin les voyageurs, et le train se met en marche pour Barranquilla.
Les wagons sont peu confortables, mais c'est tout ce que l'on peut attendre sur une ligne si peu fréquentée.
Nous courons sur un terrain bas et marécageux semé de grandes flaques d'eau. Les arbres qui bordent ces mares ont de longues racines adventives et ressemblent à de gigantesques araignées soulevant leurs pattes pour ne pas les mouiller. Une nombreuse population d'échassiers : hérons, cigognes, ibis, bécassines, crabiers, s'enfuit effarée ou assiste impassible au passage du train. La végétation ne rappelle pas, comme aspect général, celle de la zone torride. Nous n'apercevons pas de palmiers. Cependant des cierges gigantesques passent à travers le feuillage leurs grands bras qui ont l'air d'implorer le ciel.
Le train s'arrête trois ou quatre fois; à des stations si l'on veut, mais je cherche vainement les bâtiments dont ce mot semble impliquer la présence sur les voies ferrées. Quelques madriers jetés à terre en sont peut-être le squelette futur.
Le ciel s'est de plus en plus couvert. Quelques éclairs brillent au moment où nous entrons en gare de Barranquilla. Des voitures légères dites américaines stationnent devant la gare. Nous y avons à peine pris place que l'orage crève.
Nous sommes bientôt à l'hôtel San Nicolas, un peu mouillés, et nous n'aurons que demain nos bagages, retenus à Salgar-Savanilla par la douane. On nous donne une chambre à trois lits pour Villavécès, Lejanne et moi.
Bientôt on sonne le dîner. Quelle horrible cuisine ! Chaque mets est plus parfumé que le précédent : un cuisinier chauve a dû y laisser tomber sa perruque pommadée; le vin doit avoir été manipulé dans une pharmacie. Au total nous ne mangeons ni ne buvons. Chaque plat nous saute au nez et notre gorge aimerait presque autant se laisser couper que de livrer passage à de pareilles horreurs.
Notre chambre est peu meublée : trois lits et trois tables, de toilette en composent tout le mobilier, avec une chaise pour trois.
A six heures, nous sommes debout; nous réglons nos dépenses et nous courons à la gare pour délivrer nos bagages. Ce n'est qu'à huit heures que s'ouvrent les bureaux de la douane. A l'heure dite nous nous présentons de nouveau. On ne visite pas nos caisses, on se contente de les peser; chaque voyageur a droit à cent kilos de bagages ; chaque kilo d'excédent paye un droit de trois francs. Les nôtres n'atteignaient pas le poids toléré; aussi je me demande par quel prodige d'arithmétique nous avons à payer une somme de douze francs. C'est un droit d'entrée pour nos per¬sonnes, je pense. Nous constatons heureusement que nos colis ont été traités avec ménagement et que nous n'aurons à déplorer la destruction d'aucun instrument indispensable.
Cette fois nous transportons nos pénates à l'hôtel de Colombia. On nous donne une chambre spacieuse avec large véranda. Tout y est propre.
Le déjeuner est bon. Le service de la table se fait suivant l'usage du pays. On prend de tous les mets à la fois. Lejanne est quelque peu étonné de la présence simultanée dans son assiette de viande, de poisson, d'œufs, de légumes, de salade, de bananes frites, véritable macédoine gigantesque. Ce qui l'étonne bien davantage, c'est le morceau de fromage qui accom¬pagne sa tasse de chocolat à la fin du repas.

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